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extraits voyageurs // certaines n’avaient jamais vu la mer

Certaines n’avaient jamais vu la mer est un des ces romans précieux. Il fait état du destin souvent tragique de centaines de femmes japonaises ayant pris la mer pour rejoindre les États-Unis et se marier au début du 20e siècle. Plusieurs sont parties de leur propre gré, d’autres ont été vendues par leur famille, certaines encore quittent un avenir misérable ou son en quête de l’amour de leur vie à l’autre bout du monde. Elles seront d’abord déstabilisées par leur traversée chaotique, puis chavirées par leur exil douloureux. Inévitablement, ce qui unira ces survivantes sera le déracinement profond, l’inquiétude et l’espoir de trouver un monde meilleur en Amérique. Pour certaines, ce sera un réveil brutal, l’éclatement des valeurs du pays natal, la peur, la violence qui les attendra à leur arrivée. Pour d’autres, une véritable bénédiction. 

Julie Otsuka est elle même issue de ce métissage, elle naît en Californie d’une mère américano-nippone et d’un père japonais. Elle remporte le prix Fémina étranger pour ce puissant roman où elle raconte les déchirements, les sacrifices, le quotidien et la vie de ces véritables battantes. Elle cherche ainsi à laisser des traces de leur passage, afin qu’elles ne sombrent surtout pas dans l’oubli. Son récit « est puissant, poétique, incantatoire. Les voix sont nombreuses et passionnées. La musique sublime, entêtante et douloureuse. Les visages, les voix, les images, les vies que l’auteur décrit sont ceux de ces Japonaises qui ont quitté leur pays au début du 20e siècle pour épouser aux États-Unis un homme qu’elles n’ont pas choisi ».

Voici deux extraits qui posent les bases des multiples portraits de ces femmes prenant le large pour toujours et qui leur donnent une voix au chapitre.

Sur le bateau nous étions presque toutes vierges. Nous avions de longs cheveux noirs, de larges pieds plats et nous n’étions pas très grandes. Certaines d’entre nous n’avaient mangé toute leur vie durant que du gruau de riz et leurs jambes étaient arquées, certaines n’avaient que quatorze ans et c’étaient encore des petites filles. Certaines venaient de la ville et portaient d’élégants vêtements , mais la plupart d’entre nous venaient de la campagne, et nous portions pour le voyage le même vieux kimono que nous avions toujours porté – hérité de nos soeurs, passé, rapiécé, et bien des fois reteint. Certaines descendaient des montagnes et n’avaient jamais vu la mer, sauf en image, certaines étaient filles de pêcheurs et elles avaient toujours vécu sur le rivage. Parfois l’océan nous avait pris un frère, un père, ou un fiancé, parfois une personne que nous aimions s’était jeté à l’eau par un triste matin pour nager vers le large, et il était temps pour nous, à présent, de partir à notre tour. (P.11)

Sur le bateau certaines d’entre nous venaient de Kyoto, elles étaient blanches et délicates car elles avaient passé leur vie dans des pièces sombres, au fond des maisons. Certaines venaient de Nara, elles priaient leurs ancêtres trois fois par jour et juraient entendre encore sonner les cloches du temple. Certaines étaient filles de paysans de la région de Yamaguchi, elles avaient les épaules larges, les poignets épais et ne s’étaient jamais couchées au-delà de neuf heures du soir. Certaines étaient issues d’un petit village de montagne de Yamanashi et avaient découvert le chemin de fer il y a peu. Certaines venaient de Tokyo, elles avaient tout vu, parlaient un japonais très beauté ne se mêlaient guère aux autres. (…) D’autres étaient d’Hokkaido, au climat froid et enneigé, et pendant des années elles rêvaient de ces paysages blancs. Celles qui venaient d’Hiroshima, où la bombe exploserait, avaient de la chance d’être sur ce bateau, bien qu’à l’époque nul n’en sache rien. (P.16)

Certaines n’avaient jamais vu la mer // Julie Otsuka

Sources: Unsplash & Les Libraires & France culture & Babelio.

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