d'ailleurs

extraits voyageurs // Hong Kong

Hong Kong comme un rêve évanescent. Une ville de légende, une mégapole de plus de 7 millions d’habitants, à cheval entre tradition et modernité. Car Hong Kong est un tourbillon, une ville frénétique qui pulse à cent à l’heure. Les néons criards qui clignotent, les rues bondées de gens d’affaires pressés, les odeurs d’encens qui se mêlent à celles de viande avariée étourdissent le néophyte. Pour le touriste en quête de l’exotisme et du dépaysement caractéristiques de l’Asie, Hong Kong est bien plus qu’un New-York d’Orient. C’est vrai, le métro y est plus salubre, les alentours plus dépaysants, le coup d’oeil plus grandiose! De plus, les spécialités locales sont beaucoup plus alléchantes que les simples hot-dogs iconiques: des monticules de dumping fumants et gorgés de bouillon, du rassasiant congee laiteux débordant des bols à la faïence craquée, des nouilles huileuses et épicées sautées au wok, du tofu soyeux à toutes les sauces sous emplissent les panses des travailleurs acharnés et des touristes en quête de dépaysement des papilles.

Cette ville a longtemps été un joyau colonial convoité, une enclave stratégique prisée, disputée entre autres, par les Anglais pour le commerce du thé et de l’opium et les Chinois pour la mainmise sur ce port ouvert sur le monde. Attrayante, cette baie profonde aux eaux turquoise et cet enchevêtrement d’îlets sauvages, de petits ports de pêche modestes, d’îles surexploitées et bondées et de langues de terres maîtrisées entoure une ville tentaculaire qui ne cesse de surprendre et plaire. Aujourd’hui, à l’aurore, cette baie est souvent plongée dans un brouillard épais qui laisse entrevoir les cimes de gratte-ciels démentiels et les montagnes entourant la ville comme les crêtes de dragons assoupis. Hong Kong ne ferme jamais l’oeil, le scintillement des affiches remplace allègrement la chaleur du soleil qui n’atteint pas le bitume des ruelles sombres et embourbées. Des chats errants, des rats fouillant les généreuses ordures, des poissons éviscérés accrochés aux étals des marchands, des chiens somnolents sous la chaleur côtoient des millions d’humains qui se débattent au quotidien dans cette ville-labyrinthe parfois clémente, souvent irritante, exubérante, crue.

Hong Kong prend de l’expansion à la verticale, bloquée par ses frontières géographies improbables: une mer, des montagnes, un pays entier à sa porte. Soutenue par de minces charpentes de bambou, la ville enfle quotidiennement de quelques centaines d’étages aux lumières affolées, telles de millions de petits phares qui sondent la nuit dense. Le port est une fourmilière en constante ébullition, les quais sont pris d’assaut par des hordes d’hommes, de femmes et d’enfants prenant part à la danse incessante de cette ville insomniaque. Une chaleur étouffante englue les cheveux sur les fronts, colle les vêtements à la peau déjà échauffée par la touffeur ambiante. Une lourdeur qui ne peut même pas être apaisée par l’ouverture de la ville sur la baie et ensuite la mer. Hong Kong est une ville sale, odorante, embourbée, mais où le théâtre du quotidien est continuellement en mouvance, un microcosme organique, comme les vagues d’un typhon ensorcellent les flots déchaînés.

Une partie de mon coeur déambule toujours dans ces dédales de rues complètement démentes, à bord de ses ferries vert forêt, en haut de son emblématique funiculaire et je rêve d’y retourner pour, je l’espère être autant remuée, enchantée, survoltée et apeurée. Grâce aux écrits de Michèle Plomer et sa série Dragonville, je retourne aisément, en l’espace de quelques pages, à Hong Kong. Cet extrait me semble assez extraordinaire, durant quelques lignes on peut revivre l’effervescence de la ville au début du siècle dernier, alors qu’elle était toujours dans le giron britannique et en quête de son émancipation. Un instantané du Hong Kong presqu’entièrement disparu du début du XXe siècle.

« 1910

Le commerce maritime entre l’Est et l’Orient avait transformé l’île de Hong Kong en l’un des plus importants ports au monde. Des navires battant pavillon de nations diverses partaient tous les jours chargés du thé et de la porcelaine dont l’Occident ne voulait plus se passer. La pêche était bonne à toute heure, et d’innombrables jonques chinoises munies de filets manoeuvraient parmi les cargos et les navires transocéaniques pour passer l’encolure de la baie de Kowloon. Des jonques taxis s’ajoutaient à la cohue maritime assurant les déplacements et le transport de marchandises tout autour de l’île, vers Macao, et entre les centaines d’îles avoisinantes. Dans un enchevêtrement de bois, de bambou, d’amarres, d’odeurs humaines et de poissons crevés, des milliers de sampans attachés les uns aux autres- ville flottante où vivaient les pêcheurs et leurs familles – congestionnaient les eaux près des rives. Certains matins, on découvrait un sampan coulé la nuit précédente, avec ses occupants mystérieusement pris dans ses cordages. Règlement d’une dette de jeu ou d’opium. Les adultes partaient à la pêche; les enfants attendaient la marée basse pour recouvrer barques et cadavres.

En plus d’y charger mille sacs de la poste (…) une colonne de coolies presque nus et peau luisante de sueur avait peiné toute la nuit pour remplir la cale et les magasins de l’Empress of China. (…) À côté des montagnes de bagages bourrés de soie, de bracelets de jade, d’estampes sur papier de riz et autres trésors achetés pour trois fois rien, les coolies avaient entassé (…) du caoutchouc, des noix du Sichuan, des statuettes mortuaires provenant de tombes pillées et commandées par des collectionneurs anonymes, des encriers de jade manufacturés pour répondre aux goûts des Occidentaux. Ils avaient déposé avec grand soin les trois caisses d’orchidées (…) ainsi que les neuf caisses de porcelaine Fengxi. »

Pages 9 à 11 // Dragonville tome 2: encre // Michèle Plomer.

Vous pouvez vous procurer la série en trois tomes Dragonville ici.

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