d'ailleurs

extraits voyageurs // L’amie prodigieuse

J’ai littéralement dévoré la série de quatre tomes d’Elena Ferrante. Un peu en retard, soit, mais avec autant de passion pour ses mots que tous les autres admirateurs de l’univers littéraire de Ferrante. Le premier chapitre de cette passionnante histoire, L’amie prodigieuse, est véritablement un joyau et, selon moi, la crème de cette tétralogie. Au travers des premières pages, on découvre la genèse d’une amitié toute particulière et de ses fondations solides, des personnages solidement campés et une trame narrative étoffée. 

Une rare voix féminine au chapitre, un rare roman sur l’amitié entre deux jeunes filles ordinaires aux aspirations gigantesques. Ce roman est une fenêtre ouverte sur la dure réalité d’un milieu populaire du sud de l’Italie dans les années d’après-guerre. Cette chronique d’un milieu empli de violence qu’est le quartier pauvre de Naples où elles naissent et grandissent nous dévoile un quotidien entremêlé d’un côté de jeux et de découvertes, de l’autre de misère, de peur et de mort. Ce petit bijou de la littérature italienne contemporaine est le fruit du travail d’une autrice intrigante, écrivant sous un pseudonyme des mémoires d’une authentique couleur.

Cet extrait nous raconte l’une des expériences charnières de l’existence de Lila et de Lenù qui, quotidiennement, tentent de briser les frontières de leur quartier hermétique. On saisit bien l’ambiance qui règne dans leur quotidien, leur vie dans cette cité dortoir pauvre et délabrée, et qui, dès la naissance en ces lieux, semble enlever tout espoir d’aspirer à mieux. Ce ne sera pas la première ni la dernière fois où elles tenteront de désobéir à l’ordre établi pour goûter à un instant de liberté précieux. Lila, petite fille revêche et extrêmement brillante entraîne Lenù sa véritable meilleure amie, une fillette calme, prodigieuse et d’une bonté sans bornes. 

Peu avant l’examen de fin de primaire, Lila me poussa encore à faire l’une de ces choses que, toute seule, je n’aurais jamais eu le courage de faire. Nous décidâmes de ne pas aller à l’école et de franchir les frontières de notre quartier.

Ça ne nous était jamais arrivé. Aussi loin que je me souvienne, je ne m’étais jamais éloigné de nos immeubles blancs de quatre étages, de notre cour, de la paroisse et du jardin public, et n’en avais jamais éprouvé le désir. Des trains passaient toute la journée au fond de la campagne, des voitures et des camions allaient et venaient sur le boulevard, et pourtant je ne me rappelle pas la moindre occasion où j’aurais pu demander à mon père, à la maîtresse ou à moi-même: mais ils vont où, ces trains, ces voitures, ces camions? Dans quelle ville, dans quel monde?

Lila non plus n’avait jamais montré aucun intérêt particulier pour cette question, pourtant ce jour-là elle organisa tout. (…) La veille, je n’arrivai pas à m’endormir. Qu’y avait-il donc au-delà de notre quartier, au-delà de ce périmètre que nous connaissions par coeur? Derrière chez nous s’élevait une petite colline recouverte d’arbres et de quelques rares constructions qui longeaient les rails brillants. Devant, de l’autre côté du boulevard, commençait une route pleine de trous qui suivait les étangs. À droite, en sortant par le portail, une plate campagne s’étendait, sans arbres et sous un ciel énorme. À gauche, il y avait un tunnel avec trois entrées; mais si par une belle journée on grimpait jusqu’à la voie ferrée on voyait, derrière des maisons basses, quelques murs en tuf et une épaisse végétation, se dresser une montagne bleu ciel dotée de deux sommets, l’un plus haut que l’autre: elle s’appelait le Vésuve et c’était un volcan. 

Mais rien de ce que nous avions sous les yeux tous les jours, ou de ce que nous pouvions voir en escaladant la colline, ne nous impressionnait. Habituées par nos manuels scolaires à parler savamment de ce que nous n’avions jamais vu, c’était l’invisible qui nous attirait. Lila disait que dans la direction du Vésuve, justement, il y avait la mer. 

Source: L’amie prodigieuse de Elena Ferrante // Photos – Unsplash

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