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extraits voyageurs // le Vietnam

Pour moi, le Vietnam reste un pays sacré, la contrée des possibles, la terre des premières fois. Première fois en Asie (à 19 ans et avec toutes mes dents), premier café glacé au lait condensé, qui s’égoutte patiemment, première tournée en moto, le vent dans les cheveux, sur une autoroute plus qu’historique, la brûlure au mollet en prime, première nuit dans la cabine d’un bateau en rade au milieu d’une baie aux dragons somnolents, première montagne de nems frits au déjeuner, première randonnée pénible dans la jungle, premières nuits dans des autobus bondées de jeunes explorateurs, premières baignades dans des eaux chaudes et cristallines, premiers mobiliers en plastique pour piqueniquer sur les trottoirs, premiers mélanges d’herbes fraîches éblouissants, première rasade de vraie vie. Et quel peuple gentil et souriant, quels paysages à couper le souffle, j’en rêve depuis 10 ans! Grâce à Kim Thuy, les destins du Vietnam et du Québec s’entremêlent quelque peu et sa plume apaise cette inévitable distance.


« Les ruelles grouillaient d’enfants qui sautaient à la corde, tressées avec des centaines d’élastiques multicolores. Mon jouet préféré n’était pas une poupée qui disait « I Love You ». Mon jouet de rêve était un petit banc de bois avec un tiroir intégré – dans lequel les marchandes de rue mettaient leur argent -, ainsi que les deux paniers qu’elles transportaient à chaque bout d’une longue barre en bambou, déposée sur leurs épaules. Elles vendaient des soupes de toutes sortes. Elles marchaient entre les deux poids : d’un côté, un grand chaudron de bouillon et un feu de charbon pour le garder chaud; de l’autre, les bols, les baguettes, les vermicelles et les condiments. Parfois, elles avaient même leur bébé accroché dans le dos.


Chaque marchande annonçait son produit avec une mélodie particulière. J’avais un ami français qui se levait à cinq heures du matin pour enregistrer leurs chants. Il me disait que, bientôt, ces sons ne résonneraient plus dans les rues, que ces commerçants ambulants allaient abandonner leurs paniers pour la manufacture. Alors, il sauvegarderait religieusement leurs voix et me demandait de les traduire au fur et à mesure, pour les répertorier selon les catégories : marchandes de soupe, de crème de soja, acheteuses de verre pour le recyclage, rémouleurs, masseurs pour hommes, vendeuses de pain…Nous passions des après-midi entiers à faire cet exercice de traduction. Avec cet ami, j’ai appris que la musique provenait de la voix, du rythme et du cœur de chacun, et que la musicalité de ces mélodies non notées pouvait soulever le rideau de la brume, traverser les fenêtres et les moustiquaires pour venir nous réveiller doucement telle une berceuse matinale. 


Il fallait qu’il se réveille tôt pour les enregistrer car les soupes se vendaient surtout le matin. Chaque soupe avait ses vermicelles: les ronds avec du boeuf, les petits et plats avec du porc et des crevettes, les transparents avec du poulet… Chaque femme avait sa spécialité et son parcours. Quand Marie-France, ma professeure à Granby, m’a demandé de décrire mon petit-déjeuner, je lui ai dit: soupe, vermicelles, porc. Elle m’a reprise à plusieurs occasions en mimant le réveil, en se frottant les yeux et en s’étirant. Mais ma réponse restait la même avec une légère variation»

Source: Kim Thuy // Ru // Pages 132-133

Images: Unsplash

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